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Tentation de l’image arrêtée (et dire le son que ferait un geste)

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Plusieurs mois après, je nous écoute.

Nous sommes à côté du stade Hélène Boucher. Dans la salle omnisports. La salle de sports, pendant cette séance de basket, pour les 7-9 ans, du mercredi après-midi, c’est, d’abord, du son. Crissements aigus des semelles sur le parquet, détonations sèches des rebonds multiples et des tirs. Trente ballons pour autant de joueurs et joueuses qui s’égayent en même temps, c’est un crépitement continu. Cet agrégat de sons, tellement massif, précède toute autre appréhension de ce qui, ici, se joue.

Les gamins viennent du quartier pour certains, mais pas exclusivement — il y en a de tout Saint-Brieuc. Plusieurs mois après je les réécoute, nos interviews, souriantes et chaleureuses, assis dans un coin de la salle. Nos paroles sont hachurées par les ces détonations, ces grincements, et surtout par les consignes du coach (David Huitric, de l’Amicale laïque), persistantes, toniques — ce travail, cette intensité, cette concentration que c’est, de mettre en jeu (c’est-à-dire : en mouvement, réglés par des lois) des jeunes vies, des attentions aussi fragiles qu’intenses, comme celles-ci, me frappent : l’éducation populaire, ce dont parle si bien Yamina Benahmed Daho dans son livre Poule D (qui évoque lui le football amateur féminin), tient à cela :un souci constant, une ferme attention à l’autre — ça va bien au-delà d’une stricte générosité, d’un simple dévouement, cette affaire.

Plusieurs mois après, je réécoute, cet ensemble sonore, et la distance me fait voir mieux mes questions (les questions intérieures qui me poussent à formuler les questions que je leur pose), me remets au chevet de mes attentes, de mes présupposés ; j’observe ce qu’elles tentent d’induire, mes questions (en toute indulgence pour moi-même intervieweur : ils ont de 7 à 10 ans, ce n’est pas une sinécure que de les faire parler des gestes, qu’ils sont, évidemment, venus là pour effectuer, pas pour expliquer ni commenter).

Le sport chez les gosses me disais-je, c’est un rêve, le rêve d’un geste et de son éclat — au basket, majoritairement le shoot : viser, marquer. Mais la passe vaut, pour eux — et c’est une des surprises heureuses qui m’attendent, au relevé de leurs paroles : marquer n’est pas majoritaire, passer compte beaucoup, certains me disent même préférer être au départ d’une action, à la première passe.

Plusieurs mois après je les écoute, et ne cesse, toujours, de mesurer l’écart avec ce que produit le football — qui est le sport majoritaire, qui est aussi celui que je connais le mieux (ou le moins mal, pour le dire plus honnêtement). J’ai assisté ce week-end à un tournoi de jeunes footballeurs, d’assez haut niveau, et ai pu constater à quel point la tentation du geste, de celui qu’on appelle beau, petit pont, sombrero passement de jambe, feinte et course, joue d’un paradoxe : elle est la tentation d’une image arrêtée du geste (une forme d’effet poster), paradoxe quand il s’agit de mouvement, et véritable empêchement quand il s’agit d’un mouvement collectif. Le vainqueur du dit tournoi (la section 17 ans de l’OGC Nice, club pro, dont une large part de l’effectif deviendra pro, dont certains à coup sûr sont aux portes des sélections nationales jeunes), qui surclassait techniquement, individuellement, chacun des adversaires, a failli perdre sa finale par excès de vanité, par excès de cette tentation du geste — jouant trop perso, en somme.

Ici, ce qui vient très tôt, chez ces enfants, c’est le goût du basket en tant que jeu collectif. Chacun a quelque chose à faire, et ce quelque chose varie plus, et plus vite, qu’au football. Ça va plus vite, me disent-ils toutes et tous.

Ce qui déjà s’estompe chez les grands ados, estampillés NBA, sapés impec, posés là en attente, plus concentrés dans cette attente à produire de belles figures soli qu’à passer, passer, passer en bondissant comme font les petits.

Ils m’auront peu dit (mes attentes démesurées, tiens), sur leurs gestes : ils m’auront surtout dit leur plaisir : que ce soit par rapport au foot (plus collectif, plus vite), à la danse, au cirque, ils se sentent mieux ici, le basket leur donne plus : plus de gestes, plus de liens, plus de plaisir.

Mais quand même : le double pas (enchaînement pied droit pied gauche pour marquer), la triple menace (exercice de défense), il y a des gestes qui, s’ils ne sont pas aisément parlés, sont déjà joués et rejoués – et dès lors s’échappent, des carcans du langage comme de l’arrêt sur images.

Comme s’échappent ces sons, cet amalgame unique, ce jeu d’aigus graves, de scansions, qui rythment ce que j’écoute, et réécoute, des mois après.

Tout l’impossible de l’écriture est là. Toute la tentation de ce geste. A reprendre.

Et reprendre.

Encore.

 

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#il n’y a pas de ville nouvelle

shendo#il n’y a pas de ville nouvelle

Il y a ma carte intérieure qui, on l’a dit, croise et remixe le vu (dehors) et le lu (de la carte). Il y a aussi mon impression de la ville, ce décor, cette vue d’elle, qui se monte, en moi, au fur et à mesure des trajets.
Cette image, composite, se constitue elle aussi peu à peu, en mode papiers recollés, comme quand on décolle la tapisserie d’un très vieil appartement, mais : à l’envers.
Et puis il y a les affleurements , éclats remontés pour éclater soudainement à la surface de ma mémoire (shrapnel, bulles d’air). Ce vieux shendo, signature en tag rebondi, vite craché sur le granit d’un mur du centre ancien, qui me flashe, littéralement, une après-midi de décembre, est aussi un motif révélé d’un dessous, reliquat d’un vieux lé oublié, soudain plaqué en surimpression sur le mur-maintenant.
Je revois le petit parc en contrebas de l’église du vieux Sainte-Etienne, où nous trainions, un temps durant, avec des kids plus jeunes que nous (demeurés donc des gamins turbulents dans ma mémoire, quand peut-être ils sont sur le point de racheter les dernières années de crédit du pavillon, quelque part dans le Doubs, ou de changer d’agence, bancaire ou d’intérim, pour prendre la direction de celle de Cesson-Sévigné). C’est la plus frappante des réminiscences, que celle du tag shendo. Mais, même en mode mineur, elles pullulent, les réminiscences, elles composent. Cette image-de-la-ville qui m’est propre, se compose, pas à pas, d’agrégats d’impressions glanées au fil des marches, dont les premières impressions (la mer en moins, le vieux manège, la galerie commerçante aveugle) demeurent les noyaux atomiques.
Au fil des itinéraires, reviennent : Quimper (ville bretonne de taille moyenne, pluvieuse, en pente, on voit), Vendôme (rien à voir mais j’ai, là comme nulle part ailleurs, connu cette sensation du seul, d’être le dernier vivant passé 19h l’hiver, cet espace-temps du représentant de commerce : dinant seul dans un restaurant chinois vide), et même Poitiers (parce que j’y ai dernièrement marché seul le soir d’hiver en rues piétonnes, cherchant mon chemin, et une courbure, une tangente, m’a semblé pareille).
De là à affirmer que mon Saint-Brieuc intérieur composite ferait son miel de Romorantin ou de Bourg-en-Bresse, il n’y a pas si loin – sauf que, n’exagérons rien, je n’y ai rien revu apparaître de La Roche-sur-Yon, de Nevers, de Laval.
Saint-Brieuc se fonde en mieux comme autre, inédite. Mais ni vraiment ancienne, ni moins encore nouvelle. Non, passé un temps, assurément, il n’y a pas de ville nouvelle.

#Enrichie mais pas trop (un plan pas tout à fait plan)

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Ici je suis drôlement orienté – comme dos à la mer, ainsi que je l’ai déjà évoqué, ou plutôt scrutant une béance, me noyant l’œil dans la mer absente, et de surcroît mené, au fil de mes déplacements dans l’espace urbain, par une construction en palimpseste : chaque itinéraire, même minimalement varié par rapport à celui de la veille ou du mois précédent, vient recouvrir le précédent ; et les vues mentales s’agrègent et se mixent pour constituer une sensation géographique revue.
Revue, mais pas tout à fait neuve. Une carte mentale, qui se voit ainsi autant tronquée qu’enrichie ; une reconfiguration non de la carte (la carte, elle existe, elle est dans la poche ou sur google, elle est tracée fixe on le sait, on le sait que le dessin demeure, c’est moi qui bouge, on le sait bien), mais de mon idée de la carte.
Une révision par boutures.
Une carte mentale enrichie pas mes pas – enrichie mais pas trop, par absence de rigueur, par absence de méthode : un Saint-Brieuc plus tout à fait plan, mais loin encore d’une modélisation en 3D.
Une version en 2D et demi, en somme.

C’est géant ici

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« Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l’air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu’on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l’élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés, fréquentés grosso modo cinquante fois l’an par la majorité des gens depuis une quarantaine d’années en France, commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu’à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens.
(…)
Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d’économie domestique, à la « corvée des courses ». Ils suscitent des pensées, fixent en souvenir des sensations et des émotions. On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées. Elles font partie du paysage d’enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans.»
(Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, éditions du Seuil, coll. Raconter la vie, mars 2014.)

Comme elle a raison, Annie Ernaux, dans ce texte issu de son excellent récit, paru dans la collection « Raconter la vie » (dirigée par Pierre Rosanvallon, au Seuil), exploration de son hypermarché d’usage, exploration endotique, donc, plus qu’exotique, exploration de l’infra-ordinaire cher à Perec. Comme elle a raison de nommer le lieu, et de nommer ce besoin de le nommer, ce lieu. L’hyper. La galerie. Le Géant, le Carrefour, l’Inter, comme il y eut des Rallye, des Mammouth, des Comod.
C’est ce qui me guide, dans cette collecte d’impressions et de témoignages : me tenir là, au cœur de cette galerie marchande (et parfois peu marchande, ou de moins en moins marchande, selon l’impression qu’elle peut laisser, d’enseignes pour partie closes : impression pour moi d’une forme d’indécision entre vestiges et futur : de ces enseignes, on ne parvient pas, à l’œil, à réellement saisir leur caractère : sont-elles fermées, ou pas encore ouvertes ?), me tenir là et ouvrir l’œil, et l’oreille. Me faire le scribe de leur histoire de ce lieu si souvent in-nommé. Les témoignages suivent, en work in progress, et seront ajoutés au long de cette page – on en ouvrira d’autres au gré des formes et motifs de la matière amassée – et de son volume.

Le manège

Elles sont deux, deux amies différentes et pareilles, comme sœurs un peu, ainsi qu’en donnent l’impression les jeunes filles à cet âge.

La première fois qu’elles sont venues ici, chacune, c’était pour faire un tour de manège, un manège plein de couleurs, là-bas au fond de la galerie. Elles ne venaient pas régulièrement, elles n’habitent pas ici, elles sont lycéennes à côté, à Freyssinet. Est-ce que ça a changé, depuis, elles ne savent pas trop : Il y avait plutôt moins de magasins, à l’époque. Il n’y avait pas l’institut de beauté Beauty success, à l’époque, mais sinon. Le manège, oui, a disparu.

Maintenant, elles viennent ici pour manger. Chaque midi, elles achètent un sandwich, plutôt que de manger au réfectoire du lycée. Et elles mangent à côté du manège, de l’ancien manège disparu. A côté de Baboo.
Ils s’installent à quelques-uns, assis par terre. Chaque midi.

Créer le besoin

La première fois qu’il est venu ici c’était pour un rendez-vous avec l’agent immobilier qui lui vendait le fonds de commerce.
Ça lui a plu. Mais il ne regardait que le chiffre, le magasin en lui-même. Le commerce est ouvert depuis l’origine, il a repris un bail, d’un commerce ouvert depuis quarante ans.

Il mange sur place, dans sa boutique. Mais il ne fait pas ses courses ici, parce que sa femme travaille dans un autre hypermarché, ailleurs.

Aujourd’hui il ne s’inquiète plus du sort de la galerie. Sa clientèle n’est que pour une petite part la clientèle de l’hypermarché. Il travaille beaucoup avec des fonctionnaires, des gens qui passent. Il trouve qu’il y a des loyers exorbitants, des différences de 30% entre certains loyers : le problème, c’est que la galerie est partagée entre plusieurs propriétaires, ce qui selon lui complique tout. La clientèle aussi a beaucoup changé, elle est plus tristounette, depuis trois ou quatre ans ; l’hypermarché a repris du chiffre, en faisant un effort sur les prix.

Il n’y a même plus un distributeur de billets, et les magasins ont fermé les uns après les autres ; le magasin de chaussures, la presse, qui passait encore 450 clients par jour, la boulangerie, la pizza – toutes ces fermetures ont fait perdre au moins 1200 clients par jour aux commerces de la galerie.

Un commerce, ajoute-t-il, qui pour demeurer, doit créer le besoin, ne pourra jamais vivre.

Les heures perdues

Quand elle était petite, elle a connu l’ouverture du Mammouth. Ça c’était une affaire. Ses parents tenaient une ferme. Ici, elle venait souvent : les fournitures scolaires, tous ces besoins-là, c’était ici, c’était Mammouth. Comme ils étaient cinq à la maison, ils venaient bien une fois la semaine.

Ensuite elle a fait son lycée à côté, à Jean-Moulin. Quand elles avaient quelques minutes, avec les copines, elles venaient trainer un peu au magasin, acheter des bonbons, des choses comme ça.Et puis il y avait le bowling, à cette époque. Il était là où est Baboo, maintenant, un truc comme ça… elle se rappelle du bowling. Ça bougeait. Elle en garde un bon souvenir, de tout cela, du bowling, des heures perdues qu’elles venaient passer là.

A cette époque-là bien sûr, on regardait les prix, mais c’était quand même moins dur. C’était un autre temps.

Les journaux

La première fois qu’il est venu, c’était en 2005, c’était pour le déménagement de sa fille, qui partait de Bruxelles pour venir habiter dans le quartier, il est venu ici acheter de quoi faire un casse-croûte, du pain, de la charcuterie, pour les déménageurs. Il était bien content de le trouver. Il faisait assez beau, il ne pleuvait pas, ce jour-là.

Il vit ici depuis 2013. Il habitait jusqu’alors à Bergerac, Dordogne, une journée de route à chaque fois, et commençait à peiner. Sa fille lui a proposé de lui faire faire un appartement dans sa maison. Il habite à côté du lycée Freyssinet, depuis.

Son épouse c’est le mardi, lui il vient tous les matins ou presque, acheter le pain et les journaux. Ce matin il a pris Le Télégramme, Aujourd’hui et Télérama. Le lendemain, jeudi, il prendra Le Télégramme, Aujourd’hui et Le Nouvel obs. Il vient tous les matins, prendre au moins deux journaux au rayon presse du Géant. Il y avait une boutique de presse avant, dans la galerie ; il trouve dommage qu’elle n’y soit plus, qu’ils n’aient pas fait d’efforts pour la garder. Le couple de tenanciers, avec qui il s’entendait bien, lui disait avoir des problèmes de loyers. C’est dommage.

Ils achètent la plupart de l’alimentaire ici, avec sa femme. Le coiffeur, c’est pas ici, il va en ville. Il lit beaucoup de livres aussi, dont il achète certains ici, mais aussi beaucoup en ville, ou chez Leclerc, au rayon Culture, car ici ils n’ont pas ça.

 

Préhistoire
La première fois elle s’en souvient, elle s’en souvient très bien, c’était dans les années 70, elle avait trois, quatre ans. C’était la sortie familiale, exceptionnelle, deux ou trois fois l’année pour elle et ses parents, de venir à ce qui s’appelait alors le Mammouth. Ils habitaient à 20 ou 25 kms, c’était le premier hypermarché dans la région, il y avait encore dans son village des commerces et épiciers « tradi ». Comme elle habitait au bord de la RN12, elle arrivait ici, passant par Trémuson, par les anciennes routes, à lacets. Ils arrivaient un peu barbouillés, pas très en forme… et c’était pourtant la grande fête, LA sortie. Elle se souvient, surtout, du grand Mammouth, qui ornait la façade.
Ensuite, commençant à travailler, elle a été commerciale en hypermarché, pendant 7 ans ; il y avait alors encore des Mammouths. Ils ont ensuite été rachetés, par Carrefour pour beaucoup d’entre eux.
C’était un peu la préhistoire, dit-elle. Mammouth. Parce que, Mammouth, ce dessin, mais également, Mammouth, c’était un peu la préhistoire des supermarchés.
Son père travaillait à Saint-Brieuc, sa mère lui disait souvent « Passe par Mammouth, ramène ceci, cela… » Il y avait des choses qu’on ne trouvait qu’ici.
Il y a un objet, très cher, qu’elle rattache à ce lieu. Sans être certaine qu’il vienne d’ici. Mais son père travaillant à Saint-Brieuc, d’où il lui ramena un nounours magnifique, articulé, qui fait encore couic couic, pour un Noël. Sans savoir si le nounours venait d’ici, du Mammouth, elle le relie à ce quartier, car pour elle, Saint-Brieuc, c’était le quartier Ouest : petite fille d’un village où il ne se passait pas grand-chose, d’arriver ici, sans transition, par Trémuson, zone rurale ; puis l’entrée par le Quartier Ouest, le passage devant la CRS13, au bout de la rue, voyant surgir soudain ces immeubles, c’était la ville, la vie, qui lui apparaissait, d’un coup.
Au début, lorsqu’elle est revenue, par hasard, par le biais des changements de postes successifs, elle n’a pas forcément tout de suite conscientisé cela, c’est à travers un travail de mémoire collective du quartier, qu’ont resurgi ces souvenirs, enfouis, qui n’étaient jusqu’alors qu’une vieille histoire. Elle aime toujours passer par Trémuson ; c’est une route historique, pour elle, cette route qu’on ne prend plus, depuis que la nationale s’est ouverte. C’est un ensemble de choses, imprécises, qui la relient à cette partie de sa vie.
Elle a l’impression que c’est resté dans son jus, plein de choses sont restées dans leur jus, dans ce quartier. La galerie, qui n’a pas évolué, restée bloquée à une certaine époque, lui faisant un peu penser aux pays de l’Est – à l’image qu’elle avait des pays de l’Est, avant la chute du Mur. Et en même temps, paradoxalement, elle trouve très agréable de faire ses courses là : ce n’est pas clinquant, c’est peinard, tu n’es pas bassiné, tu entends presque les oiseaux. Et puis tu as du choix, il n’y pas grand monde, tu connais toujours du monde, c’est un peu le bled. C’est assez chouette.

Du catch
Il est venu acheter un bonnet et une paire de gants, ce matin. La première fois qu’il est venu, il avait douze ans, il y avait un ring de catch, se souvient-il, il y avait le champion d’Europe de catch, venu de Grèce, qui se battait contre le géant. C’était l’ouverture de Mammouth.
Sa mère habitait là, il y avait de la gadoue à côté, il y avait l’ancienne décharge.

Goldorak et la poupée qui mangeait des gâteaux
La première fois qu’il est venu, il avait dans les huit-dix ans, dans les années 70 : en GS, depuis Paimpol.
Avec ses parents, tous les quinze jours, ils faisaient leur course dans Saint-Brieuc, à l’opposé d’ici, du côté de la route de Rennes, et venaient manger à la cafétéria – qui lui semble avoir été plus vaste, à l’époque.
Ici, ça a été Mammouth, puis Rallye. Cette époque-là… Il y avait du monde partout alors, on ne pouvait faire un pas sans dire « excusez-moi, pardon ». Du monde, partout. Ils habitent à Saint-Brieuc, mais de l’autre côté. Ils sont venus spécialement, ici, ce matin. Ils ont leurs habitudes, ils viennent souvent le samedi manger en face (au Kebab), ce sont presque des amis, on vous offre le café, les rapports sont super, ça lui rappelle son enfance. Le kebab est le point de chute, le lieu social. Ils préfèrent manger qu’à la cafétéria, il y a des rapports plus simples, plus conviviaux. Ils sont souriants, ont toujours une blague. Il préfère ces rapports-là, ça lui donne l’impression de revenir aux sources, par rapport aux rapports trop abstraits, maintenant. On a perdu cette chaleur-là, de rapports, selon lui.
Elle est née là, a vécu dans son enfance à côté, dans le quartier Saint-Jouan. Elle y a vécu de ses trois à ses dix-sept ans.
Aucun souvenir d’enfance ne lui revient, d’ici. Un objet, oui : une poupée, qui mangeait des gâteaux. On ne la trouvait qu’ici, dans cette grande surface. Elle la voulait absolument, la poupée – qui est toujours d’actualité, a été donnée à des nièces, mais elle la croise toujours.
Lui, se souvient : sa mère à l’époque avait une GS orange. Sortant de la galerie après y avoir fait ses courses, elle ouvre sa GS, avec ses clés : mais c’en était une autre. Une autre GS orange, pareille à la sienne, mais pas la sienne. Un objet ramené d’ici, pour lui : un grand Goldorak, d’au moins 50 cm de haut. Il le voulait parce que c’était son héros, il le lui fallait : c’est ici qu’il l’avait acheté. Il est toujours chez ses parents, dans une malle.
Il trouve dommage que les relations avec les gens aient changé, se perdent. Que la galerie se vide, que les commerces ferment.

Cimetière (La mer en moins, 1)

(Journal en résident, 2)

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La première fois que Soizic m’a conduit à la maison Louis-Guilloux,

(après un premier séjour de repérage, au printemps, durant lequel j’avais dormi dans un hôtel proche de la gare, et dont le positionnement sur cet axe reliant la gare au centre-ville, qui s’appelle, tenez-vous bien, rue de la Gare, a déterminé l’angle de vue d’où je capte la ville depuis : la rue de la Gare est le premier vecteur tracé, d’où toutes les projections et parallaxes, formes et modélisations sont hissées),

nous avons traversé le centre de Saint-Brieuc depuis ce quartier Saint-Jouan que j’ai à explorer, questionner, écrire, durant cette résidence, puis ricochant sur la gare avons pris la si bien nommée rue de la Gare,

(la gare est en travaux depuis de longs mois, comme celle de Rennes, qui me ramène aux interminables travaux en gare du Mans où j’ai transité parfois il y a quelques années, dans un continuum mental reliant ces gares en travaux entre elles : je traverse comme en rêve une gare en travaux perpétuels, une seule et même gare : les gares, dites lieux de transit, sont un seul et même lieu, seraient peut-être le lieu du transit – si le transit était un lieu).

remontant par le quartier Saint-Michel, j’ai aperçu l’entrée d’un cimetière, au sommet d’une bosse, avec quelques pins parasols en déco. L’impression fut maritime. Le maritime fit sparadrap (celui qui ne se décolle pas des doigts de Haddock, dans l’affaire Tournesol).

Il y a la mer derrière, me dis-je,

Et continué-je de me dire quand je contemple le dit cimetière de dos depuis la Maison Louis-Guilloux, trois ou quatre-cent mètres plus loin donc, dans le début de le descente de la dite bosse, infirmant l’hypothèse de la mer, en immédiat contrebas du cimetière.

Pourtant il y a.

Il y a la mer, même absente,

Il y a la mer, même en moins.

Routines (journal en résident)

2015-11-19 11.25.35

Le premier soir, recevoir un mot.

Dans un excellent documentaire diffusé sur arte en septembre et que j’ai vu dans cette maison où je réside, à Saint-Brieuc, le premier soir de cette résidence (ne sachant trop quoi faire de soi, dans ce subit déplacement de l’ensemble : l’ensemble : mon ordinateur+mes livres+et moi), Roland Barthes évoque ses trajets quotidiens, en employant le mot de « routine ». Cet usage, cette signification-là, de routine, originelle et étymologique, je ne les savais pas. Barthes le replace dans la langue, de délicieuse façon.

Routines : C’est ce qu’on tente, ou ce qui tente, par devers soi, de s’instaurer, ainsi déplacé, momentanément, dans un lieu autre. Mon rapport au lieu est logiquement affecté (je suis ailleurs), et avec lui mon rapport eu temps (ma « maison », où je ne suis pas, est un foyer, régi par des horaires spécifiques à la vie de famille).

Routines : chemins du quotidien, qui l’inventent, ce quotidien. Je me suis amusé de cette construction empirique in-corporée, lorsque je me rendais au travail à pied, quotidiennement (à La Roche-sur-Yon), constatant le chemin qui n’était pas le même à l’aller qu’au retour, comme indépendamment de ma volonté, en automatisation variable du pas.

Routines : je ne viens, à partir de ce mois de novembre, résider chez Louis-Guilloux qu’une semaine mensuelle. Difficile d’acquérir réellement des habitudes. Je parcours Saint-Brieuc en voiture (conduit par d’autres, ou en solo), et chaque jour, prétextant une course à faire, me rends à l’hyper-centre ) à pied. Ce matin, en ligne droite, 16 minutes aller, 14 minutes retour, quand avant-hier soir j’avais opéré en polygones concentriques, qui m’avaient pris plus de temps.

J’ai, je crois, trouvé le chemin le plus rapide.

Tel n’était pourtant pas mon objectif : je voulais surtout me mettre en marche, regarder, voire : flâner.

Mais il faut bien en convenir : je suis piètre promeneur. Il faudra y travailler.