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séance 6 – Mon Géant ton Géant leur Géant

doritos

Mon Géant ton Géant leur Géant (6ème et ultime séance d’atelier d’écriture au collège Jean-Macé)

J’explique aux enfants ce que je fais certaines matinées dans la galerie marchande du Géant tout proche : m’installer, et écouter les gens, les enregistrer me raconter leur histoire de Géant.

Je leur propose d’ajouter leur voix à ce corpus, selon ce principe d’écriture, égrené progressivement :

La première fois que j’ai vu le Géant (et poursuivre)

La première fois que je suis allé dans Géant (poursuivre)

La première chose qu’on m’a achetée au Géant (poursuivre)

Au Géant, moi, je (poursuivre)

Les textes sont à lire ci-dessous

La première fois que j’ai vu le Géant, je devais avoir 5 ans, mes souvenirs sont vagues mais si je me souviens bien c’était pour aller voir ma nouvelle maison en construction.

La première fois que je suis allé à Géant, j’avais déménagé dans ma nouvelle maison, j’allais faire les courses car le frigo était vide. C’était quand il y avait le manège à côté de la porte pour accéder à Babou, bien entendu moi et ma sœur on était petits donc on voulait absolument faire un tour de manège et ma mère avait cédé, je prenais tout le temps la moto. Après ce petit tour de manège on pouvait aller faire les courses tranquillement.

La première fois qu’on m’a acheté quelque chose à Géant, c’était une pochette surprise de la couleur bleue il y avait des petites voitures… à la caisse car je n’ai pas le droit au chewing-gum ni aux bonbons durs.

Au Géant je vais souvent pour acheter des trucs.

La première fois que j’ai vu le Géant j’avais deux ou trois ans et je passais sur la grande route qui mène au rond-point. Il était tout gris et jaune mais entouré de boutiques comme le lasergame qui a changé de locaux et qui est maintenant à la zone de CINELAND.

La première fois que je suis allé dans Géant c’était une semaine après l’avoir vu et j’étais rentré par la grande porte qui est au centre du bâtiment, il y avait une galerie remplie de boutiques, il y avait des petits jardins au centre de l’allée et il y avait beaucoup de monde. Au bout de la galerie j’avais découvert un manège qui fonctionnait toute la journée avec une moto et je m’amusais soit à faire un tour de manège soit à courir dans la galerie de Géant et faire des allers et retours.

La première chose qu’on m’a achetée au Géant devait être des vêtements mais je ne me souviens pas bien de ça.

Et la première chose que j’ai achetée était une grosse boîte de Playmobil sur le Moyen-Age, il y avait un château, des chevaliers et un terrain où se passaient les tournois à l’époque.

Au Géant, moi, je ne fais plus que passer sur la route à coté parce que la boulangerie où mes parents achetaient le pain est fermée parce que le patron est parti avec la caisse et donc je n’y vais plus.

Je ne me souviens plus la première fois que j’ai vu le Géant, je pense que je ne dépassais pas les 7 ans et il y avait le laser game à côté (maintenant il se trouve vers Brézillet) et il n’avait pas la même couleur qu’aujourd’hui, parce qu’ils l’ont repeint.

Quand j’étais plus jeune et que j’y allais, le manège était encore là. Je me souviens que j’allais tout le temps sur le cygne et mon frère sur la moto.

Maintenant, c’est le vide, enfin il y a un magasin chinois.

Quand je passais dans la grande allée, il y avait un téléphone qui était plus grand que moi à l’époque, mais maintenant ils l’ont enlevé.

Je sais plus ce que j’ai acheté la première fois que j’y suis allée ça devait être un jouet.

Au Géant, moi, j’achète des bonbons après les cours quand j’y vais avec des amies, ça m’arrive de prendre des frites au kebab quand j’ai faim.

Sinon on va rarement faire nos courses là-bas, quand on y va, c’est souvent pour des cas d’urgence.

La première fois que j’ai vu le Géant, je devais avoir 5ans à peu près ?

La première fois que je suis allée au Géant, les murs de dehors étaient blancs, le magasin était un peu petit, il y avait pas beaucoup de rayons, ni de caisses…

Quand je suis repartie un autre jour, j’avais remarqué que le magasin s’était agrandi.

La première chose qu’on m’a achetée c’était une poupée Barbie je crois.

Au Géant, moi, j’y vais pour aller faire les courses avec mes parents, pour m’acheter des bonbons, pour sortir avec mes copines…

La première fois que j’ai vu le Géant, c’était en passant par l’entrée où il y a la grande coccinelle, et j’ai vu toutes les voitures et le grand magasin.

La première fois que je suis allé à Géant, on s’est garé sur le Parking et j’ai vu l’ancien Laser Game, je pensais que c’était un magasin qui vendait des Lasers.

C’est ici que mes parents allaient faire les courses. À chaque fois, je voulais faire un tour de manège, mais je n’en ai jamais fait ici. À chaque fois, je voulais aussi acheter un truc dans les petits distributeurs, mais je n’ai jamais rien acheté non plus.

La première chose que j’ai achetée, ça doit être un paquet de bonbon, je devais avoir 9-10 ans, avec des copains

Au Géant,  moi, j’y vais jamais, sauf parfois pour acheter des bonbons.

La première fois que j’ai vu le Géant, j’avais 9 ans, il était repeint en noir, le signe de Babou était en jaune et il est toujours en jaune. Il y avait des lumières dans les lettres le 2ème B ne s’allumait pas la lampe était brulée ils l’ont jamais changée aujourd’hui le 2ème B de Babou ne s’allume toujours pas.

La première fois que je suis allé a Géant il y avait un manège ou il y a un éléphant, une moto et un cygne, je faisais le caïd avec la moto je me sentais fort, le chinois qui vendait des valises et tout me regardait toujours je sais pas si dans sa tête il m’insultait.

La première chose qu’on m’a acheté c’était des gâteaux moelleux fourrés au chocolat.

Au Géant, moi, je vais acheter des Brownies, des boissons, des gaufres, des kebabs ,  pour aller avec mes cousins et mes amis faire un beau foot au Sintétique .

La première fois que je suis allée à Géant j’étais partie faire des courses avec mon père pour le ramadan on a acheté de la viandes (merguez etc…), du cachir, des pois chiche, du couscous, des bonbons, selecto mirinda ifri j’avais entre 5 et 6 ans. Après j’ai fait un tour de manège !!!

Au Géant, moi, je vais acheter des bonbons

(Cachir : saucisson algérien)

La première fois que j’ai vu Géant je trouvais qu’il était plutôt banal (et c’est toujours le cas).

La première fois que j’y suis allé c’était plutôt vide il n’y avait personne ! Comparé à des centres commerciaux comme Leclerc ou Carrefour. La première fois où j’y suis allé j’ai acheté des bonbons.

Moi j’y vais presque jamais car je préfère aller au Leclerc.

La première fois que je suis allée et quand j’ai vu le Géant je devais avoir quatre ans je me souviens y avoir été avec ma petite sœur pour faire un tour de manège ; j’allais toujours sur le cygne et ma sœur sur l’éléphant je ne me rappelle plus ce que j’ai acheté la première fois que j’ai été à Géant.

Au Géant moi je vais manger un kebab avec mes copines, je vais acheter des bonbons le soir après les cours.

La première fois que j’ai vu le Géant, il n’était point rouge mais blanc. Il me paraissait petit pourtant c’est un bâtiment assez grand. J’étais très petite.

La première fois que je suis allée à Géant c’était pour que mes parents puissent m’endormir car je ne pouvais pas dormir sans qu’il y ait du mouvement. Ensuite j’ai pu faire un tour de manège sur l’éléphant. Une autre fois j’ai pu faire un tour de manège avec le taxi (américain).

La première chose qu’on m’a achetée au Géant était une baguette de pain, par mes parents, pour que je puisse manger le crouton de cette baguette pendant qu’on était dans le Géant pour que je ne bouge pas.

Au Géant, moi, je ne vais jamais seule. J’accompagne mes parents pour porter les courses ou pour porter les bouchons car nous récupérons les bouchons de Géant.

La première fois que je suis allé à Géant c’était avec ma mère je me souviens qu’elle faisait les courses pour son anniversaire et que elle m’a donné 20 € pour lui acheter un cadeau et je lui ai acheté des fleurs je lui avais pris la première chose que j’avais trouvée et la moins chère pour garder l’argent.

Maintenant j’y vais avec mes amis pour acheter des bonbons et souvent le midi pour manger grec et avec ma mère pour faire les courses

La première fois que j’ai vu Géant j’avais 11 ans il était jaune je pense il y avait pas une boutique de lunettes à cette époque ni de Beauty Success

La première fois que je suis allée au Géant j’étais avec ma grande sœur et mon petit frère pour faire une course je ne sais plus ce que j’y ai acheté.

La première chose qu’on m’a achetée à Géant c’était des courses car on était en plein déménagement.

A Géant, moi je vais acheter des choses avec des amies acheter pleins de choses

La première fois que je j’ai vu Géant il était différent il n’y avait pas Babou c’était M. Bricolage à la place mon père y travaillait il y a plus les mêmes voitures que avant les voitures étaient vielles maintenant elles sont plus récentes il n’y avait pas les mêmes magasins dans la galerie.

La première fois que je suis allé au Géant c’était pour faire des courses avec ma mère à mes 4ans on y allait assez souvent la première chose que j’ai achetée au Géant c’était des bonbons puis des gâteaux puis des chips…

A Géant moi je n’y vais plus souvent mais je le vois quand même tous les jours quand je vais à l’école

La première fois que j’ai vu le Géant : je devais être bébé

La première fois que je suis allée au Géant : je devais être bébé ça devait être pour faire des courses ou pour m’acheter des jouets

La première chose que j’ai achetée au Géant je m’en rappelle pas

ou qu’on m’a achetée

A Géant j’y vais des fois avec ma mère pour faire quelques courses

A Géant, moi je vais tous les jours acheter des Doritos à la crème fraiche et oignon et un sandwich au thon et aussi un kebab

La première fois que j’ai vu le Géant j’avais 9 ans il était gris car maintenant il est rouge il y avait titigil a la place de aravi maintenant il y avait pas midas pour réparer les voitures il fallait aller autre part.

La première fois que j’ai été à Géant j’ai aussi été dans un petit manège et aussi j’ai été acheter du pain dans la boulangerie qui est fermée maintenant

La première fois que j’ai acheté quelque chose à Géant c’était un petit ballon Bob l’éponge pour ma petite sœur qui avait à l’époque 4 ans et aussi ma mère m’avait acheté une gourmette en or que je peux plus mettre car elle est trop courte

La première fois que j’ai vu Géant c’était avec un pote, je venais d’arriver à Saint Brieuc j’étais en vélo et on allait acheter des bonbons, on cherchait le rayon bonbons, on l’a cherché pendant 10 min ! Au final on avait pris des Carambar et des Schtroumpfs. Depuis Géant ça a changé, il a été repeint en rouge, le magasin Titigil a été changé par un magasin chinois. Souvent on voit des mecs à l’entrée avec des chiens et des bouteilles d’alcool

Moi à Géant j’y vais pas souvent mais quand j’y vais c’est avec des potes. Je vais tout le temps acheter des bonbons parce que j’ai faim et du coup j’achète des Pépito ou des Granola ou des Haribo sauf que après j’ai plus d’argent.

La première fois que j’ai vu Géant : C’était il y a pas mal de temps maintenant. Il me semble que j’étais dans le caddie, et à chaque fois que nous rentrions dans l’entrée principale avec mon père, ça puait la cigarette, et une fois la première porte passée, ça puait, à cause de l’odeur venant des toilettes. Il y avait un manège, et souvent je demandais à mes parents de me laisser faire un tour mais ils ont toujours refusé ! En plus, l’extérieur de ce magasin était moche, et ses lettres en rouge ne fonctionnaient pas toutes. Ca faisait moche. Je n’ai jamais vraiment trop aimé ce magasin.

La première fois que je suis allée à Géant… ça date !! Je ne saurais pas dire quand précisément. Mais il me semble que je devais avoir entre et 2 et 3 ans… ! J’y allais souvent avec mon père, mais parfois j’y allais avec ma mère. Jamais les deux en même temps, car un de mes deux parents devait s’occuper de mes grands-frères. Quelle corvée !

La première fois que j’ai acheté au Géant… D’aussi loin que je me souvienne, les premières choses que l’on a dû m’acheter au Géant, c’était des boucles d’oreilles, car on venait de me percer les oreilles, ça fait très mal ! Sinon, comme « jouet » ou autre, ça devait être des livres, bande dessinée, album, roman. Et autrement j’aimais bien les jouets et j’en réclamais souvent à mon père ! Bien que il ne cédait pas tout le temps. Sûrement des poupées, ou des animaux en peluches ! Je crois plutôt peluches mais les poupées, c’est probable aussi.

Depuis quelques années, maintenant, je ne vais plus à Géant, car je trouve cela inutile étant donné que je n’ai pas le temps, et car je préfère aller à E.Leclerc, vu qu’il y a un espace culturel où je peux lire des livres, sans que personne ne vienne m’embêter.

La première fois que j’ai vu le Géant, il était peint de couleur blanche, avec les lettres en rouge et la mascotte en vert, le parking était assez grand, il y avait des poubelles, des arbres sur le parking, des panneaux, de l’herbe

La première fois que je suis allée a Géant, j’ai trouvé ce commerce assez grand avec dedans un kebab qui est toujours là, il y avait une boulangerie qui n’est plus là maintenant, il y a un petit Casino avec des pâtisseries dedans, plus loin quand on y rentre on peut voir des vélos, j’y vais pour faire les courses.

La première chose que j’ai achetée au Géant c’était du poulet, ou des bonbons, ou je sais plus quoi.

La première fois que je suis allé au Géant j’avais 7 ans j’y suis allé pour faire des courses.

Maintenant je vais à Géant à peu-près une fois par mois

La première fois que j’ai vu le Géant il n’y avait pas de Babou.

La première fois que je suis allé au Géant j’étais avec mes parents, mes deux sœurs, il y avait un manège ou j’allais parfois.

La première chose que j’ai achetée au Géant était un paquet de bonbons.

A Géant moi j’achète des bonbons.

La première fois que je suis allée au Géant (c’était quand j’avais entre quelque mois et 1 ou 2 ans, on m’a raconté) c’est ma mère qui m’emmenait car j’étais trop petite pour rester toute seule à la maison et j’aimais bien aller dans le caddie. Mais ma mère me grondait car je ne faisais que de bouger. Vers 5 ans j’aimais bien aller au rayon jouet mais c’était très très rare.

Je ne vais jamais au Géant car je m’ennuie et ça ne sert à rien, ma mère fait juste les courses pour la semaine. En plus elle le fait quand on est au collège et tant mieux ! Et il est de plus en plus moche ! Et je déteste Géant surtout la galerie qui est de plus en plus vide et quand on y va le samedi il n’y a que des vieux (ça devient plus une maison de retraite que un super marché).

La première fois que j’ai vu Géant, je ne m’en rappelle pas vraiment, je devais être petite. Il y avait ce « Géant » écrit en gros et en rouge.

La première fois que je suis allée au Géant, j’étais avec ma mère, on était venues en voiture, il faisait froid, je crois, je l’avais suppliée de faire un « petit manège ». J’avais l’impression d’être dans un labyrinthe : tout était grand, immense. Je me souviens d’avoir vu les jambes des gens, je m’agrippais à la main de ma mère, j’avais trop peur de me perdre dans ce flot de monde, de bruits. Je jouais à cache-cache dans les rayons et je voyais « ce » rayon jouets, le rayon jouets : je voulais y aller. Tout dans ce rayon me donnait envie, il y avait d’autres enfants, de la couleur…Je me rappelle que la première fois que je suis allée à Géant, on a fait des courses mais j’ai aussi découvert le « lave-auto », j’adorais ça, je restais dans la voiture et je regardais l’eau et le savon couler sur les vitres.

Moi je passe devant Géant tous les matins en sortant du bus mais je n’y vais pas. Parfois j’y vais avec ma mère, pour faire des petites courses, mais c’est rare.

La première fois que j’ai vu Géant, les murs étaient peints en blancs et les lettres de Géant, il y avait pleins de voitures et moi je déménageais, derrière Géant où des maisons venaient d’être construite.

La première fois que je suis allée à Géant c’était pour faire les courses avec ma mère.

La première chose qu’on m’a achetée à Géant c’était des bonbons et des chips puisque c’était mon anniversaire .

La première fois que j’ai vu Géant c’était quand j’avais 2 ans, j’étais avec ma mère et mon père, il y avait un manège coloré derrière nous et il y avait beaucoup d’enfants autour.

La première fois que je suis allé au Géant on y était allé pour m’acheter des vêtements, et des jouets.

La première chose qu’on m’a achetée au Géant c’était un ballon Superman.

La première chose que j’ai achetée à Géant c’était un cadeau de Noël pour ma sœur.

A Géant, moi j’y vais souvent pour acheter des bonbons et pour en passer à mes potes.

Au Géant

La première fois que j’ai vu Géant il paraissait assez grand il n’avait pas les mêmes couleurs que maintenant, les magasins qui étaient à côté n’étaient pas les mêmes par exemple à côte du magasin de pneus il y avait un laser game et les couleurs de Babou étaient jaunes.

La première fois que je suis allée à Géant je devais avoir 8 ans, j’étais avec une pote, il n’y avait pas tous ces magasins dans la galerie. Je crois me souvenir qu’il y avait des petits manèges où des enfants jouaient.

La première chose que j’ai achetée à Géant c’étaient un paquet de bonbons.

Quand je vais à Géant, je suis souvent avec des potes à moi. On y va le plus souvent à la fin des cours pour acheter des trucs à manger. On passe à chaque fois, au moins 20 minutes à choisir ce que l’on veut.

C’est géant ici

geant-retraite

« Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l’air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu’on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l’élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés, fréquentés grosso modo cinquante fois l’an par la majorité des gens depuis une quarantaine d’années en France, commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu’à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens.
(…)
Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d’économie domestique, à la « corvée des courses ». Ils suscitent des pensées, fixent en souvenir des sensations et des émotions. On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées. Elles font partie du paysage d’enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans.»
(Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, éditions du Seuil, coll. Raconter la vie, mars 2014.)

Comme elle a raison, Annie Ernaux, dans ce texte issu de son excellent récit, paru dans la collection « Raconter la vie » (dirigée par Pierre Rosanvallon, au Seuil), exploration de son hypermarché d’usage, exploration endotique, donc, plus qu’exotique, exploration de l’infra-ordinaire cher à Perec. Comme elle a raison de nommer le lieu, et de nommer ce besoin de le nommer, ce lieu. L’hyper. La galerie. Le Géant, le Carrefour, l’Inter, comme il y eut des Rallye, des Mammouth, des Comod.
C’est ce qui me guide, dans cette collecte d’impressions et de témoignages : me tenir là, au cœur de cette galerie marchande (et parfois peu marchande, ou de moins en moins marchande, selon l’impression qu’elle peut laisser, d’enseignes pour partie closes : impression pour moi d’une forme d’indécision entre vestiges et futur : de ces enseignes, on ne parvient pas, à l’œil, à réellement saisir leur caractère : sont-elles fermées, ou pas encore ouvertes ?), me tenir là et ouvrir l’œil, et l’oreille. Me faire le scribe de leur histoire de ce lieu si souvent in-nommé. Les témoignages suivent, en work in progress, et seront ajoutés au long de cette page – on en ouvrira d’autres au gré des formes et motifs de la matière amassée – et de son volume.

Le manège

Elles sont deux, deux amies différentes et pareilles, comme sœurs un peu, ainsi qu’en donnent l’impression les jeunes filles à cet âge.

La première fois qu’elles sont venues ici, chacune, c’était pour faire un tour de manège, un manège plein de couleurs, là-bas au fond de la galerie. Elles ne venaient pas régulièrement, elles n’habitent pas ici, elles sont lycéennes à côté, à Freyssinet. Est-ce que ça a changé, depuis, elles ne savent pas trop : Il y avait plutôt moins de magasins, à l’époque. Il n’y avait pas l’institut de beauté Beauty success, à l’époque, mais sinon. Le manège, oui, a disparu.

Maintenant, elles viennent ici pour manger. Chaque midi, elles achètent un sandwich, plutôt que de manger au réfectoire du lycée. Et elles mangent à côté du manège, de l’ancien manège disparu. A côté de Baboo.
Ils s’installent à quelques-uns, assis par terre. Chaque midi.

Créer le besoin

La première fois qu’il est venu ici c’était pour un rendez-vous avec l’agent immobilier qui lui vendait le fonds de commerce.
Ça lui a plu. Mais il ne regardait que le chiffre, le magasin en lui-même. Le commerce est ouvert depuis l’origine, il a repris un bail, d’un commerce ouvert depuis quarante ans.

Il mange sur place, dans sa boutique. Mais il ne fait pas ses courses ici, parce que sa femme travaille dans un autre hypermarché, ailleurs.

Aujourd’hui il ne s’inquiète plus du sort de la galerie. Sa clientèle n’est que pour une petite part la clientèle de l’hypermarché. Il travaille beaucoup avec des fonctionnaires, des gens qui passent. Il trouve qu’il y a des loyers exorbitants, des différences de 30% entre certains loyers : le problème, c’est que la galerie est partagée entre plusieurs propriétaires, ce qui selon lui complique tout. La clientèle aussi a beaucoup changé, elle est plus tristounette, depuis trois ou quatre ans ; l’hypermarché a repris du chiffre, en faisant un effort sur les prix.

Il n’y a même plus un distributeur de billets, et les magasins ont fermé les uns après les autres ; le magasin de chaussures, la presse, qui passait encore 450 clients par jour, la boulangerie, la pizza – toutes ces fermetures ont fait perdre au moins 1200 clients par jour aux commerces de la galerie.

Un commerce, ajoute-t-il, qui pour demeurer, doit créer le besoin, ne pourra jamais vivre.

Les heures perdues

Quand elle était petite, elle a connu l’ouverture du Mammouth. Ça c’était une affaire. Ses parents tenaient une ferme. Ici, elle venait souvent : les fournitures scolaires, tous ces besoins-là, c’était ici, c’était Mammouth. Comme ils étaient cinq à la maison, ils venaient bien une fois la semaine.

Ensuite elle a fait son lycée à côté, à Jean-Moulin. Quand elles avaient quelques minutes, avec les copines, elles venaient trainer un peu au magasin, acheter des bonbons, des choses comme ça.Et puis il y avait le bowling, à cette époque. Il était là où est Baboo, maintenant, un truc comme ça… elle se rappelle du bowling. Ça bougeait. Elle en garde un bon souvenir, de tout cela, du bowling, des heures perdues qu’elles venaient passer là.

A cette époque-là bien sûr, on regardait les prix, mais c’était quand même moins dur. C’était un autre temps.

Les journaux

La première fois qu’il est venu, c’était en 2005, c’était pour le déménagement de sa fille, qui partait de Bruxelles pour venir habiter dans le quartier, il est venu ici acheter de quoi faire un casse-croûte, du pain, de la charcuterie, pour les déménageurs. Il était bien content de le trouver. Il faisait assez beau, il ne pleuvait pas, ce jour-là.

Il vit ici depuis 2013. Il habitait jusqu’alors à Bergerac, Dordogne, une journée de route à chaque fois, et commençait à peiner. Sa fille lui a proposé de lui faire faire un appartement dans sa maison. Il habite à côté du lycée Freyssinet, depuis.

Son épouse c’est le mardi, lui il vient tous les matins ou presque, acheter le pain et les journaux. Ce matin il a pris Le Télégramme, Aujourd’hui et Télérama. Le lendemain, jeudi, il prendra Le Télégramme, Aujourd’hui et Le Nouvel obs. Il vient tous les matins, prendre au moins deux journaux au rayon presse du Géant. Il y avait une boutique de presse avant, dans la galerie ; il trouve dommage qu’elle n’y soit plus, qu’ils n’aient pas fait d’efforts pour la garder. Le couple de tenanciers, avec qui il s’entendait bien, lui disait avoir des problèmes de loyers. C’est dommage.

Ils achètent la plupart de l’alimentaire ici, avec sa femme. Le coiffeur, c’est pas ici, il va en ville. Il lit beaucoup de livres aussi, dont il achète certains ici, mais aussi beaucoup en ville, ou chez Leclerc, au rayon Culture, car ici ils n’ont pas ça.

 

Préhistoire
La première fois elle s’en souvient, elle s’en souvient très bien, c’était dans les années 70, elle avait trois, quatre ans. C’était la sortie familiale, exceptionnelle, deux ou trois fois l’année pour elle et ses parents, de venir à ce qui s’appelait alors le Mammouth. Ils habitaient à 20 ou 25 kms, c’était le premier hypermarché dans la région, il y avait encore dans son village des commerces et épiciers « tradi ». Comme elle habitait au bord de la RN12, elle arrivait ici, passant par Trémuson, par les anciennes routes, à lacets. Ils arrivaient un peu barbouillés, pas très en forme… et c’était pourtant la grande fête, LA sortie. Elle se souvient, surtout, du grand Mammouth, qui ornait la façade.
Ensuite, commençant à travailler, elle a été commerciale en hypermarché, pendant 7 ans ; il y avait alors encore des Mammouths. Ils ont ensuite été rachetés, par Carrefour pour beaucoup d’entre eux.
C’était un peu la préhistoire, dit-elle. Mammouth. Parce que, Mammouth, ce dessin, mais également, Mammouth, c’était un peu la préhistoire des supermarchés.
Son père travaillait à Saint-Brieuc, sa mère lui disait souvent « Passe par Mammouth, ramène ceci, cela… » Il y avait des choses qu’on ne trouvait qu’ici.
Il y a un objet, très cher, qu’elle rattache à ce lieu. Sans être certaine qu’il vienne d’ici. Mais son père travaillant à Saint-Brieuc, d’où il lui ramena un nounours magnifique, articulé, qui fait encore couic couic, pour un Noël. Sans savoir si le nounours venait d’ici, du Mammouth, elle le relie à ce quartier, car pour elle, Saint-Brieuc, c’était le quartier Ouest : petite fille d’un village où il ne se passait pas grand-chose, d’arriver ici, sans transition, par Trémuson, zone rurale ; puis l’entrée par le Quartier Ouest, le passage devant la CRS13, au bout de la rue, voyant surgir soudain ces immeubles, c’était la ville, la vie, qui lui apparaissait, d’un coup.
Au début, lorsqu’elle est revenue, par hasard, par le biais des changements de postes successifs, elle n’a pas forcément tout de suite conscientisé cela, c’est à travers un travail de mémoire collective du quartier, qu’ont resurgi ces souvenirs, enfouis, qui n’étaient jusqu’alors qu’une vieille histoire. Elle aime toujours passer par Trémuson ; c’est une route historique, pour elle, cette route qu’on ne prend plus, depuis que la nationale s’est ouverte. C’est un ensemble de choses, imprécises, qui la relient à cette partie de sa vie.
Elle a l’impression que c’est resté dans son jus, plein de choses sont restées dans leur jus, dans ce quartier. La galerie, qui n’a pas évolué, restée bloquée à une certaine époque, lui faisant un peu penser aux pays de l’Est – à l’image qu’elle avait des pays de l’Est, avant la chute du Mur. Et en même temps, paradoxalement, elle trouve très agréable de faire ses courses là : ce n’est pas clinquant, c’est peinard, tu n’es pas bassiné, tu entends presque les oiseaux. Et puis tu as du choix, il n’y pas grand monde, tu connais toujours du monde, c’est un peu le bled. C’est assez chouette.

Du catch
Il est venu acheter un bonnet et une paire de gants, ce matin. La première fois qu’il est venu, il avait douze ans, il y avait un ring de catch, se souvient-il, il y avait le champion d’Europe de catch, venu de Grèce, qui se battait contre le géant. C’était l’ouverture de Mammouth.
Sa mère habitait là, il y avait de la gadoue à côté, il y avait l’ancienne décharge.

Goldorak et la poupée qui mangeait des gâteaux
La première fois qu’il est venu, il avait dans les huit-dix ans, dans les années 70 : en GS, depuis Paimpol.
Avec ses parents, tous les quinze jours, ils faisaient leur course dans Saint-Brieuc, à l’opposé d’ici, du côté de la route de Rennes, et venaient manger à la cafétéria – qui lui semble avoir été plus vaste, à l’époque.
Ici, ça a été Mammouth, puis Rallye. Cette époque-là… Il y avait du monde partout alors, on ne pouvait faire un pas sans dire « excusez-moi, pardon ». Du monde, partout. Ils habitent à Saint-Brieuc, mais de l’autre côté. Ils sont venus spécialement, ici, ce matin. Ils ont leurs habitudes, ils viennent souvent le samedi manger en face (au Kebab), ce sont presque des amis, on vous offre le café, les rapports sont super, ça lui rappelle son enfance. Le kebab est le point de chute, le lieu social. Ils préfèrent manger qu’à la cafétéria, il y a des rapports plus simples, plus conviviaux. Ils sont souriants, ont toujours une blague. Il préfère ces rapports-là, ça lui donne l’impression de revenir aux sources, par rapport aux rapports trop abstraits, maintenant. On a perdu cette chaleur-là, de rapports, selon lui.
Elle est née là, a vécu dans son enfance à côté, dans le quartier Saint-Jouan. Elle y a vécu de ses trois à ses dix-sept ans.
Aucun souvenir d’enfance ne lui revient, d’ici. Un objet, oui : une poupée, qui mangeait des gâteaux. On ne la trouvait qu’ici, dans cette grande surface. Elle la voulait absolument, la poupée – qui est toujours d’actualité, a été donnée à des nièces, mais elle la croise toujours.
Lui, se souvient : sa mère à l’époque avait une GS orange. Sortant de la galerie après y avoir fait ses courses, elle ouvre sa GS, avec ses clés : mais c’en était une autre. Une autre GS orange, pareille à la sienne, mais pas la sienne. Un objet ramené d’ici, pour lui : un grand Goldorak, d’au moins 50 cm de haut. Il le voulait parce que c’était son héros, il le lui fallait : c’est ici qu’il l’avait acheté. Il est toujours chez ses parents, dans une malle.
Il trouve dommage que les relations avec les gens aient changé, se perdent. Que la galerie se vide, que les commerces ferment.