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Tentation de l’image arrêtée (et dire le son que ferait un geste)

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Plusieurs mois après, je nous écoute.

Nous sommes à côté du stade Hélène Boucher. Dans la salle omnisports. La salle de sports, pendant cette séance de basket, pour les 7-9 ans, du mercredi après-midi, c’est, d’abord, du son. Crissements aigus des semelles sur le parquet, détonations sèches des rebonds multiples et des tirs. Trente ballons pour autant de joueurs et joueuses qui s’égayent en même temps, c’est un crépitement continu. Cet agrégat de sons, tellement massif, précède toute autre appréhension de ce qui, ici, se joue.

Les gamins viennent du quartier pour certains, mais pas exclusivement — il y en a de tout Saint-Brieuc. Plusieurs mois après je les réécoute, nos interviews, souriantes et chaleureuses, assis dans un coin de la salle. Nos paroles sont hachurées par les ces détonations, ces grincements, et surtout par les consignes du coach (David Huitric, de l’Amicale laïque), persistantes, toniques — ce travail, cette intensité, cette concentration que c’est, de mettre en jeu (c’est-à-dire : en mouvement, réglés par des lois) des jeunes vies, des attentions aussi fragiles qu’intenses, comme celles-ci, me frappent : l’éducation populaire, ce dont parle si bien Yamina Benahmed Daho dans son livre Poule D (qui évoque lui le football amateur féminin), tient à cela :un souci constant, une ferme attention à l’autre — ça va bien au-delà d’une stricte générosité, d’un simple dévouement, cette affaire.

Plusieurs mois après, je réécoute, cet ensemble sonore, et la distance me fait voir mieux mes questions (les questions intérieures qui me poussent à formuler les questions que je leur pose), me remets au chevet de mes attentes, de mes présupposés ; j’observe ce qu’elles tentent d’induire, mes questions (en toute indulgence pour moi-même intervieweur : ils ont de 7 à 10 ans, ce n’est pas une sinécure que de les faire parler des gestes, qu’ils sont, évidemment, venus là pour effectuer, pas pour expliquer ni commenter).

Le sport chez les gosses me disais-je, c’est un rêve, le rêve d’un geste et de son éclat — au basket, majoritairement le shoot : viser, marquer. Mais la passe vaut, pour eux — et c’est une des surprises heureuses qui m’attendent, au relevé de leurs paroles : marquer n’est pas majoritaire, passer compte beaucoup, certains me disent même préférer être au départ d’une action, à la première passe.

Plusieurs mois après je les écoute, et ne cesse, toujours, de mesurer l’écart avec ce que produit le football — qui est le sport majoritaire, qui est aussi celui que je connais le mieux (ou le moins mal, pour le dire plus honnêtement). J’ai assisté ce week-end à un tournoi de jeunes footballeurs, d’assez haut niveau, et ai pu constater à quel point la tentation du geste, de celui qu’on appelle beau, petit pont, sombrero passement de jambe, feinte et course, joue d’un paradoxe : elle est la tentation d’une image arrêtée du geste (une forme d’effet poster), paradoxe quand il s’agit de mouvement, et véritable empêchement quand il s’agit d’un mouvement collectif. Le vainqueur du dit tournoi (la section 17 ans de l’OGC Nice, club pro, dont une large part de l’effectif deviendra pro, dont certains à coup sûr sont aux portes des sélections nationales jeunes), qui surclassait techniquement, individuellement, chacun des adversaires, a failli perdre sa finale par excès de vanité, par excès de cette tentation du geste — jouant trop perso, en somme.

Ici, ce qui vient très tôt, chez ces enfants, c’est le goût du basket en tant que jeu collectif. Chacun a quelque chose à faire, et ce quelque chose varie plus, et plus vite, qu’au football. Ça va plus vite, me disent-ils toutes et tous.

Ce qui déjà s’estompe chez les grands ados, estampillés NBA, sapés impec, posés là en attente, plus concentrés dans cette attente à produire de belles figures soli qu’à passer, passer, passer en bondissant comme font les petits.

Ils m’auront peu dit (mes attentes démesurées, tiens), sur leurs gestes : ils m’auront surtout dit leur plaisir : que ce soit par rapport au foot (plus collectif, plus vite), à la danse, au cirque, ils se sentent mieux ici, le basket leur donne plus : plus de gestes, plus de liens, plus de plaisir.

Mais quand même : le double pas (enchaînement pied droit pied gauche pour marquer), la triple menace (exercice de défense), il y a des gestes qui, s’ils ne sont pas aisément parlés, sont déjà joués et rejoués – et dès lors s’échappent, des carcans du langage comme de l’arrêt sur images.

Comme s’échappent ces sons, cet amalgame unique, ce jeu d’aigus graves, de scansions, qui rythment ce que j’écoute, et réécoute, des mois après.

Tout l’impossible de l’écriture est là. Toute la tentation de ce geste. A reprendre.

Et reprendre.

Encore.

 

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