C’est géant ici

geant-retraite

« Nous choisissons nos objets et nos lieux de mémoire ou plutôt l’air du temps décide de ce dont il vaut la peine qu’on se souvienne. Les écrivains, les artistes, les cinéastes participent de l’élaboration de cette mémoire. Les hypermarchés, fréquentés grosso modo cinquante fois l’an par la majorité des gens depuis une quarantaine d’années en France, commencent seulement à figurer parmi les lieux dignes de représentation. Or, quand je regarde derrière moi, je me rends compte qu’à chaque période de ma vie sont associées des images de grandes surfaces commerciales, avec des scènes, des rencontres, des gens.
(…)
Les super et hypermarchés ne sont pas réductibles à leur usage d’économie domestique, à la « corvée des courses ». Ils suscitent des pensées, fixent en souvenir des sensations et des émotions. On pourrait certainement écrire des récits de vie au travers des grandes surfaces commerciales fréquentées. Elles font partie du paysage d’enfance de tous ceux qui ont moins de cinquante ans.»
(Annie Ernaux, Regarde les lumières mon amour, éditions du Seuil, coll. Raconter la vie, mars 2014.)

Comme elle a raison, Annie Ernaux, dans ce texte issu de son excellent récit, paru dans la collection « Raconter la vie » (dirigée par Pierre Rosanvallon, au Seuil), exploration de son hypermarché d’usage, exploration endotique, donc, plus qu’exotique, exploration de l’infra-ordinaire cher à Perec. Comme elle a raison de nommer le lieu, et de nommer ce besoin de le nommer, ce lieu. L’hyper. La galerie. Le Géant, le Carrefour, l’Inter, comme il y eut des Rallye, des Mammouth, des Comod.
C’est ce qui me guide, dans cette collecte d’impressions et de témoignages : me tenir là, au cœur de cette galerie marchande (et parfois peu marchande, ou de moins en moins marchande, selon l’impression qu’elle peut laisser, d’enseignes pour partie closes : impression pour moi d’une forme d’indécision entre vestiges et futur : de ces enseignes, on ne parvient pas, à l’œil, à réellement saisir leur caractère : sont-elles fermées, ou pas encore ouvertes ?), me tenir là et ouvrir l’œil, et l’oreille. Me faire le scribe de leur histoire de ce lieu si souvent in-nommé. Les témoignages suivent, en work in progress, et seront ajoutés au long de cette page – on en ouvrira d’autres au gré des formes et motifs de la matière amassée – et de son volume.

Le manège

Elles sont deux, deux amies différentes et pareilles, comme sœurs un peu, ainsi qu’en donnent l’impression les jeunes filles à cet âge.

La première fois qu’elles sont venues ici, chacune, c’était pour faire un tour de manège, un manège plein de couleurs, là-bas au fond de la galerie. Elles ne venaient pas régulièrement, elles n’habitent pas ici, elles sont lycéennes à côté, à Freyssinet. Est-ce que ça a changé, depuis, elles ne savent pas trop : Il y avait plutôt moins de magasins, à l’époque. Il n’y avait pas l’institut de beauté Beauty success, à l’époque, mais sinon. Le manège, oui, a disparu.

Maintenant, elles viennent ici pour manger. Chaque midi, elles achètent un sandwich, plutôt que de manger au réfectoire du lycée. Et elles mangent à côté du manège, de l’ancien manège disparu. A côté de Baboo.
Ils s’installent à quelques-uns, assis par terre. Chaque midi.

Créer le besoin

La première fois qu’il est venu ici c’était pour un rendez-vous avec l’agent immobilier qui lui vendait le fonds de commerce.
Ça lui a plu. Mais il ne regardait que le chiffre, le magasin en lui-même. Le commerce est ouvert depuis l’origine, il a repris un bail, d’un commerce ouvert depuis quarante ans.

Il mange sur place, dans sa boutique. Mais il ne fait pas ses courses ici, parce que sa femme travaille dans un autre hypermarché, ailleurs.

Aujourd’hui il ne s’inquiète plus du sort de la galerie. Sa clientèle n’est que pour une petite part la clientèle de l’hypermarché. Il travaille beaucoup avec des fonctionnaires, des gens qui passent. Il trouve qu’il y a des loyers exorbitants, des différences de 30% entre certains loyers : le problème, c’est que la galerie est partagée entre plusieurs propriétaires, ce qui selon lui complique tout. La clientèle aussi a beaucoup changé, elle est plus tristounette, depuis trois ou quatre ans ; l’hypermarché a repris du chiffre, en faisant un effort sur les prix.

Il n’y a même plus un distributeur de billets, et les magasins ont fermé les uns après les autres ; le magasin de chaussures, la presse, qui passait encore 450 clients par jour, la boulangerie, la pizza – toutes ces fermetures ont fait perdre au moins 1200 clients par jour aux commerces de la galerie.

Un commerce, ajoute-t-il, qui pour demeurer, doit créer le besoin, ne pourra jamais vivre.

Les heures perdues

Quand elle était petite, elle a connu l’ouverture du Mammouth. Ça c’était une affaire. Ses parents tenaient une ferme. Ici, elle venait souvent : les fournitures scolaires, tous ces besoins-là, c’était ici, c’était Mammouth. Comme ils étaient cinq à la maison, ils venaient bien une fois la semaine.

Ensuite elle a fait son lycée à côté, à Jean-Moulin. Quand elles avaient quelques minutes, avec les copines, elles venaient trainer un peu au magasin, acheter des bonbons, des choses comme ça.Et puis il y avait le bowling, à cette époque. Il était là où est Baboo, maintenant, un truc comme ça… elle se rappelle du bowling. Ça bougeait. Elle en garde un bon souvenir, de tout cela, du bowling, des heures perdues qu’elles venaient passer là.

A cette époque-là bien sûr, on regardait les prix, mais c’était quand même moins dur. C’était un autre temps.

Les journaux

La première fois qu’il est venu, c’était en 2005, c’était pour le déménagement de sa fille, qui partait de Bruxelles pour venir habiter dans le quartier, il est venu ici acheter de quoi faire un casse-croûte, du pain, de la charcuterie, pour les déménageurs. Il était bien content de le trouver. Il faisait assez beau, il ne pleuvait pas, ce jour-là.

Il vit ici depuis 2013. Il habitait jusqu’alors à Bergerac, Dordogne, une journée de route à chaque fois, et commençait à peiner. Sa fille lui a proposé de lui faire faire un appartement dans sa maison. Il habite à côté du lycée Freyssinet, depuis.

Son épouse c’est le mardi, lui il vient tous les matins ou presque, acheter le pain et les journaux. Ce matin il a pris Le Télégramme, Aujourd’hui et Télérama. Le lendemain, jeudi, il prendra Le Télégramme, Aujourd’hui et Le Nouvel obs. Il vient tous les matins, prendre au moins deux journaux au rayon presse du Géant. Il y avait une boutique de presse avant, dans la galerie ; il trouve dommage qu’elle n’y soit plus, qu’ils n’aient pas fait d’efforts pour la garder. Le couple de tenanciers, avec qui il s’entendait bien, lui disait avoir des problèmes de loyers. C’est dommage.

Ils achètent la plupart de l’alimentaire ici, avec sa femme. Le coiffeur, c’est pas ici, il va en ville. Il lit beaucoup de livres aussi, dont il achète certains ici, mais aussi beaucoup en ville, ou chez Leclerc, au rayon Culture, car ici ils n’ont pas ça.

 

Préhistoire
La première fois elle s’en souvient, elle s’en souvient très bien, c’était dans les années 70, elle avait trois, quatre ans. C’était la sortie familiale, exceptionnelle, deux ou trois fois l’année pour elle et ses parents, de venir à ce qui s’appelait alors le Mammouth. Ils habitaient à 20 ou 25 kms, c’était le premier hypermarché dans la région, il y avait encore dans son village des commerces et épiciers « tradi ». Comme elle habitait au bord de la RN12, elle arrivait ici, passant par Trémuson, par les anciennes routes, à lacets. Ils arrivaient un peu barbouillés, pas très en forme… et c’était pourtant la grande fête, LA sortie. Elle se souvient, surtout, du grand Mammouth, qui ornait la façade.
Ensuite, commençant à travailler, elle a été commerciale en hypermarché, pendant 7 ans ; il y avait alors encore des Mammouths. Ils ont ensuite été rachetés, par Carrefour pour beaucoup d’entre eux.
C’était un peu la préhistoire, dit-elle. Mammouth. Parce que, Mammouth, ce dessin, mais également, Mammouth, c’était un peu la préhistoire des supermarchés.
Son père travaillait à Saint-Brieuc, sa mère lui disait souvent « Passe par Mammouth, ramène ceci, cela… » Il y avait des choses qu’on ne trouvait qu’ici.
Il y a un objet, très cher, qu’elle rattache à ce lieu. Sans être certaine qu’il vienne d’ici. Mais son père travaillant à Saint-Brieuc, d’où il lui ramena un nounours magnifique, articulé, qui fait encore couic couic, pour un Noël. Sans savoir si le nounours venait d’ici, du Mammouth, elle le relie à ce quartier, car pour elle, Saint-Brieuc, c’était le quartier Ouest : petite fille d’un village où il ne se passait pas grand-chose, d’arriver ici, sans transition, par Trémuson, zone rurale ; puis l’entrée par le Quartier Ouest, le passage devant la CRS13, au bout de la rue, voyant surgir soudain ces immeubles, c’était la ville, la vie, qui lui apparaissait, d’un coup.
Au début, lorsqu’elle est revenue, par hasard, par le biais des changements de postes successifs, elle n’a pas forcément tout de suite conscientisé cela, c’est à travers un travail de mémoire collective du quartier, qu’ont resurgi ces souvenirs, enfouis, qui n’étaient jusqu’alors qu’une vieille histoire. Elle aime toujours passer par Trémuson ; c’est une route historique, pour elle, cette route qu’on ne prend plus, depuis que la nationale s’est ouverte. C’est un ensemble de choses, imprécises, qui la relient à cette partie de sa vie.
Elle a l’impression que c’est resté dans son jus, plein de choses sont restées dans leur jus, dans ce quartier. La galerie, qui n’a pas évolué, restée bloquée à une certaine époque, lui faisant un peu penser aux pays de l’Est – à l’image qu’elle avait des pays de l’Est, avant la chute du Mur. Et en même temps, paradoxalement, elle trouve très agréable de faire ses courses là : ce n’est pas clinquant, c’est peinard, tu n’es pas bassiné, tu entends presque les oiseaux. Et puis tu as du choix, il n’y pas grand monde, tu connais toujours du monde, c’est un peu le bled. C’est assez chouette.

Du catch
Il est venu acheter un bonnet et une paire de gants, ce matin. La première fois qu’il est venu, il avait douze ans, il y avait un ring de catch, se souvient-il, il y avait le champion d’Europe de catch, venu de Grèce, qui se battait contre le géant. C’était l’ouverture de Mammouth.
Sa mère habitait là, il y avait de la gadoue à côté, il y avait l’ancienne décharge.

Goldorak et la poupée qui mangeait des gâteaux
La première fois qu’il est venu, il avait dans les huit-dix ans, dans les années 70 : en GS, depuis Paimpol.
Avec ses parents, tous les quinze jours, ils faisaient leur course dans Saint-Brieuc, à l’opposé d’ici, du côté de la route de Rennes, et venaient manger à la cafétéria – qui lui semble avoir été plus vaste, à l’époque.
Ici, ça a été Mammouth, puis Rallye. Cette époque-là… Il y avait du monde partout alors, on ne pouvait faire un pas sans dire « excusez-moi, pardon ». Du monde, partout. Ils habitent à Saint-Brieuc, mais de l’autre côté. Ils sont venus spécialement, ici, ce matin. Ils ont leurs habitudes, ils viennent souvent le samedi manger en face (au Kebab), ce sont presque des amis, on vous offre le café, les rapports sont super, ça lui rappelle son enfance. Le kebab est le point de chute, le lieu social. Ils préfèrent manger qu’à la cafétéria, il y a des rapports plus simples, plus conviviaux. Ils sont souriants, ont toujours une blague. Il préfère ces rapports-là, ça lui donne l’impression de revenir aux sources, par rapport aux rapports trop abstraits, maintenant. On a perdu cette chaleur-là, de rapports, selon lui.
Elle est née là, a vécu dans son enfance à côté, dans le quartier Saint-Jouan. Elle y a vécu de ses trois à ses dix-sept ans.
Aucun souvenir d’enfance ne lui revient, d’ici. Un objet, oui : une poupée, qui mangeait des gâteaux. On ne la trouvait qu’ici, dans cette grande surface. Elle la voulait absolument, la poupée – qui est toujours d’actualité, a été donnée à des nièces, mais elle la croise toujours.
Lui, se souvient : sa mère à l’époque avait une GS orange. Sortant de la galerie après y avoir fait ses courses, elle ouvre sa GS, avec ses clés : mais c’en était une autre. Une autre GS orange, pareille à la sienne, mais pas la sienne. Un objet ramené d’ici, pour lui : un grand Goldorak, d’au moins 50 cm de haut. Il le voulait parce que c’était son héros, il le lui fallait : c’est ici qu’il l’avait acheté. Il est toujours chez ses parents, dans une malle.
Il trouve dommage que les relations avec les gens aient changé, se perdent. Que la galerie se vide, que les commerces ferment.

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