Séance 3 – refaire la ville avec des livres

 

Sont donnés à lire (publiés sur le blog), ces fragments (voir ci-dessous) de description urbaines issues de trois livres : Saint-Nazaire, par Julia Deck,dans Le Triangle d’hiver, les éditions de Minuit, 2014 ; Lisbon, ville imaginée par Hélène Gaudy, dans Plein Hiver, 2014, Actes Sud ; Brest par Tanguy Viel, Paris-Brest, 2009, éditions de Minuit). Ces extraits sont offerts comme des réservoirs à contradiction, des lanceurs – en remplaçant les noms de ville effacés par « Saint-Brieuc », contredire ou confirmer, et détailler : une autre description se fonde, un autre texte. L’emprunt aux auteurs permet d’écrire autre chose (c’est ce qu’on appelle aussi, en littérature, l’intertextualité).

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Les textes des participants sont à lire ici.

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3livres

Le réservoir : les textes-source

 

« L’océan ne se découvre pas d’emblée à XXX. (…)

Version démesurée d’un bunker de la Deuxième Guerre, le monolithe présente l’architecture aveugle des constructions généralement réservées aux mauvais rêves ou à la science-fiction, de sorte qu’on n’accepte pas volonté sa réalité. Il oblige le passant à stopper net, provoque chez lui le même mélange d’attrait et d’effroi pour les choses très grandes, très hautes – une falaise, un précipice (un super postpanamax, dira l’inspecteur).

Une ouverture percée dans la façade conduit à l’intérieur du bunker, qui de ce point de vue évoque plutôt les attributs d’une cathédrale – l’obscurité noyant les volumes, hauteur sous voûte, parfum de caverne. A son extrémité opposée, la structure ouvre sur un bassin à l’air libre. Un long cargo noir défile placidement vers le pont levant, qui s’oriente à la verticale pour le rendre au large. Une fois qu’il a passé l »écluse, elle revient sur l’esplanade et grime la rampe d’accès au toit. Ici le regard survole toutes les installations portuaires pour jouir d’une vue panoramique sur le fleuve et l’océan. C’est un enchevêtrement de tôles et portiques, entrepôts, phares, bouées, balises, de navires aussi, dont un paquebot en construction sous le soleil dans une cale sèche. »

 

 

« Il faut dire que XXX est une petite ville. Froide, le long de la route. Cernée par la verdure, les feuilles et les épines qui s’insinuent partout, comme si chaque maison devait gagner quelque chose sur l’avancée de la forêt. Certaines sont en bois peint. Blanc, bleu pâle, vert d’eau. Posées délicates à la lisière des bois, celles-là semblent avoir quelque chose comme une histoire, des fenêtres victoriennes et, sous de prétentieuses verrières, de minuscules jardins exotiques. Mais la plupart sont des blocs de béton brut qui forment, de part et d’autre de la rue principale, comme un long mur juste rompu, parfois, par une enseigne lumineuse. Leurs fenêtres sont éclairées même en plein jour parce qu’on sait les journées courtes, on connaît la tendance du ciel à s’assombrir trop tôt. L’été dure peu à XXX, disparaît sans prévenir, laissant le vague souvenir de journées moites, d’enfants sortis en tee-shirt, de glaces mangées à la va-vite sans que la chaleur ait le temps d’imprégner les murs, de tiédir les chambres.

(…)

L’un des maires, dans les années 1970, a même voulu y construire un tramway, mais le manque d’argent et surtout le peu d’envergure du terrain – la ville se traversait en voiture en un temps record d’une minute et quarante-trois secondes et presque personne ne pensait à la traverser à pied – l’ont vite persuadé de l’aspect purement décoratif du projet.

La route qui traverse XXX mène absolument partout à XXX. La ville possède peu de recoins, d’arrière-cours, d’impasses où couper des gorges, des chemins ombragés où se retrouvent les amoureux. Les distractions y sont rares. Il y a un cinéma drive-in en bordure de forêts, pris d’assaut par des bandes de jeunes venus de tout le comté qui s’entassent dans les voitures, les uns sur les autres et bien sûr ça se pelote, ça fume et ça picole de la mauvaise bière glacée, quand ce n’est pas une seringue qu’on trouve sur le bitume au petit matin, entre les roues des pick-up, quand les derniers spectateurs quittent le parking après avoir épuisé, malgré l’alcool et les étreintes, les dernières réserves de chaleur des corps.

(…)

On ne voyage pas à XXX. On y passe, sans s’arrêter. On y reste quand on y est né. »

 

« Il paraît, après la guerre, tandis que XXX était en ruines, qu’un architecte audacieux proposa, tant qu’à reconstruire, que tous les habitants puissent voir la mer : on aurait construit la ville en hémicycle, augmenté la hauteur des immeubles, avancé la ville au rebord de ses plages. En quelque sorte on aurait tout réinventé. On aurait tout réinventé, oui, s’il n’y avait pas eu quelques riches grincheux voulant récupérer leur bien, ou non pas leur bien puisque la ville était en cendres, mais l’emplacement de leur bien. Alors à XXX, comme à XXX, comme à XXX, on n’a rien réinventé du tout, seulement empilé les pierres sur des ruines enfouies. Quand on arrive à XXX, ce qu’on voit c’est la ville un peu blanche en arrière-fond du port, un peu lumineuse aussi, mais plate, cubique et aplatie, tranchée comme une pyramide aztèque par un coup de faux horizontal. Voilà la ville qu’on dit avec quelques autres la plus affreuse de France, à cause de cette reconstruction malhabile qui fait des courants d’air dans les rues, à cause d’une vocation balnéaire ratée (complètement ratée même, puisque la seule plage de la ville au fond de la rade se trouve là abandonnée, en contrebas de la quatre-voies tumultueuse qui désengorge la ville), à cause de la pluie souvent, de la pluie persistante que ne savent compenser les grandes lumières du ciel, de sorte que XXX ressemble au cerveau d’un marin, détaché du monde comme une presqu’île. »

 

 

 

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